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Interview Andrea Cremer (Le secret de l’inventeur & Invisibilité) + Réponses bonus de l’éditrice de chez Lumen

1) Qu’est-ce qui vous a inspiré à écrire un livre steampunk ?
En fait, c’est une anecdote amusante : mon inspiration est venue d’une consultation chez l’ophtalmo. J’y suis allée pour passer un examen et, vu qu’on est au 21e siècle, je m’étais attendue à ce que le matériel soit de pointe et tout informatisé. Mais à la place, le spécialiste a commencé à sortir un gros engin fait de leviers et de lentilles, et ça ressemblait à un truc sorti d’un roman de science-fiction. Je me suis dit que ce serait super intéressant d’écrire un livre avec plein de gadgets du même genre. Mais ça vient aussi du fait qu’avant de devenir écrivaine, j’étais professeure d’histoire et donc j’étais très intéressée par l’époque des colonies et de l’Empire au 19e siècle. Et je me suis demandé ce que cela donnerait, d’écrire un livre dans lequel la révolution américaine aurait échoué. C’est considéré comme un évènement très important de l’Histoire, rien que pour les américains et l’identité américaine. Donc je me suis demandé à quoi ressemblerait la vie si on modifiait cette grosse partie de l’histoire.

2) Avez-vous toujours eu envie d’écrire un livre qui se déroule pendant la révolution américaine ?
Eh bien en fait, non, je n’ai pas toujours voulu écrire à ce sujet. Mais à partir du moment où j’ai réfléchi au décor et à la période dans lesquels j’aimerais écrire mon roman steampunk – parce que la plupart des romans steampunk se déroulent à la fin du 19e voire le début du 20e siècle – je n’ai pas voulu faire comme les autres auteurs qui en avaient écrits avant moi. Et, compte tenu du fait que ma période de spécialisation en histoire est bien avant ces périodes, j’ai décidé de placer mon intrigue dans un passé plus reculé. Je voulais un monde steampunk dans une période à laquelle on ne le rencontre pas habituellement. La révolution américaine m’a semblé être une bonne pièce maîtresse, la bonne période où commencer.

3) À quel personnage vous identifiez-vous le plus ? Et il y a tellement de personnages dans le livre, pouvez-vous nous expliquer votre procédé de création ?
Ma partie préférée, lorsque j’écris un livre, c’est d’apprendre à connaître les personnages, de les développer, et ils me surprennent toujours. Dans chaque livre que j’ai écrit, il y a toujours un personnage qui, selon moi, va jouer un rôle mineur et qui finit par prendre le contrôle du livre et qui devient mon personnage préféré. Dans Le secret de l’inventeur, c’est Linnet. Elle arrive et je me dis qu’elle va être un personnage amusant. Mais en fait elle déchire et j’ai envie qu’elle soit dans toutes les scènes ! Mais comme c’est un personnage secondaire elle ne peut pas être dans toutes les scènes. Cela dit, c’est vrai que j’aime particulièrement ce personnage, son espièglerie. Elle est très courageuse mais aussi très sournoise. Je ne dirais pas que je m’identifie à elle mais j’ai vraiment envie d’être elle. J’apprécie énormément le côté un peu excentrique de mes personnages. J’ai l’impression d’avoir pu créer des personnages peu communs dans Le secret de l’inventeur : par exemple, Birch, le bricoleur, qui a une place essentielle puisque c’est lui qui crée les armes et les mécanismes dont les autres ont besoin, mais qui a aussi tendance à faire exploser des choses par accident ; ou Pip, qui souhaite devenir l’apprentie de Birch. C’est aussi la meilleure amie de Scoff alors elle le laisse faire des expériences sur elle, ce qui fait que ses cheveux sont toujours de différentes couleurs ; et puis il y a Scoff, justement, qui a envie de sauver le monde avec toutes ses potions mais tout le monde a peur qu’il finira par s’empoisonner avec. Je pense qu’il y a beaucoup plus d’allégresse dans cette série que ce que j’ai pu écrire auparavant et c’est vraiment quelque chose qui me plaît.

4) Si vous deviez décrire Le secret de l’inventeur en trois mots, quels seraient-ils (et vous ne pouvez pas utiliser les termes steampunk, révolution ou uchronie !) ?
Je dirais… je dirais plein d’entrain, excitant et… (petite triche de la part de l’éditrice qui lui a soufflé le mot « aventureux »), et captivant !

5) Vous avez ajouté des aspects mythologiques à une histoire steampunk, que l’on associe généralement à la science et aux mathématiques. Pourquoi avoir voulu associer les deux alors qu’ils ne vont pas toujours ensemble sur un plan logique ?
C’est une très bonne question et je suis contente que tu me l’aies posée parce qu’on ne me le demande pas souvent, or l’aspect mythologique est vraiment important pour moi en ce qui concerne ce monde. L’un de mes livres préférés est Frankestein de Mary Shelley. Ce n’est pas un roman steampunk à proprement parler. Les auteurs du genre et ceux qui en sont intéressés – parce que le steampunk implique beaucoup de jeu de rôle grandeur nature et de gens qui construisent leurs propres engins steampunk, c’est une communauté très intéressante –, ils se tournent vers Mary Shelley comme une fondatrice ou une figure du genre. Et le titre alternatif de Frankenstein est Le Prométhée moderne. C’est vraiment un conte sur la question de moralité ; lorsque les humains tentent le tout pour le tout pour dépasser les limites et le prix qu’ils sont prêts à payer pour cela. Quelle est leur relation au divin et où se situeraient les limites ? Au 19e siècle, en termes de culture, il y avait un grand mouvement néo-classique, alors si on regarde aux peintures de cette période, ou même aux styles des robes, on voit que cela renvoie aux mythologies et aux styles greco-romains. Beaucoup de gens qui faisaient faire leur portrait à cette époque les avaient peints comme des figures gréco-romaines. J’ai décidé de prendre cet amour pour le néo-classique et de le faire aller encore un peu plus loin. J’ai ajouté l’idée que les cultures européennes avaient réintégré le panthéon grecque dans le cadre de leur culture et de leur religion. Et je voulais qu’Athéna et Héphaïstos soient les contrepoints de tout cela parce qu’Athéna n’est pas seulement la Déesse de la Guerre, c’est aussi la Déesse de l’Artisanat et Héphaïstos est un forgeron, c’est lui qui forge les éclairs de Zeus. Et donc j’ai pensé qu’ils seraient de merveilleux contrepoints au steampunk, la connaissance et l’artisanat. Pour moi c’était l’occasion d’amener un aspect de l’Histoire que peu de gens connaissent et de créer un monde steampunk qui ne se concentre pas uniquement sur la mécanique mais plutôt qu’il y ait toute une philosophie derrière qui soit liée au néo-classique.

6) Avez-vous rencontré des difficultés à écrire cette histoire assez complexe ?
Je crois que la chose la plus difficile c’est d’être patiente, et c’est pareil pour tous mes livres. Quand j’écris une histoire, je suis complètement absorbée par celle-ci et j’ai envie d’être tout de suite à la partie aventure et de voir ce qui va arriver. Parce qu’il y a tellement de parties en mouvement dans le livre, je dois m’assurer que rien n’est oublié. En plus, je ne suis pas du genre à tracer toute mon intrigue du début à la fin, donc créer une sorte de schéma pour m’assurer de ne rien oublier m’aiderait sûrement beaucoup mais ça va à l’encontre de mon procédé d’écriture. À ce niveau-là, ça aide que j’ai une éditrice exceptionnelle ! Quand je lui ai envoyé un premier jet du texte, elle m’a dit « c’est génial Andrea ! Mais que fais-tu de ça, et ça ? » et je lui ai répondu « oh c’est vrai !! Je devrais vraiment mettre ça dans le texte ! ». Mon problème c’est plus d’oublier des choses que j’ai envie d’ajouter mais qui se sont perdues au fil de l’écriture parce que j’ai été distraite par d’autres choses qui sont en train de se passer.

7) Pouvez-vous nous en dire plus à propos du deuxième tome ?
Bien sûr ! Alors, le titre du deuxième tome c’est The Conjurer’s Riddle (en français, littéralement L’énigme du magicien/L’énigme du prestidigitateur mais le titre choisi n’a pas encore été dévoilé). Il sortira aux Etats-Unis en novembre. Charlotte, même si elle a déjà un rôle central dans le premier, aura vraiment un rôle de leader. Je ne veux pas dévoiler ce qui est arrivé aux Catacombes. À la fin du Secret de l’inventeur, on ne sait pas encore exactement quel est le sort de cet endroit et de ses habitants. Donc Charlotte doit vraiment prendre les choses en mains comme jamais auparavant. Elle se rend compte que le rôle de leader lui va bien même si cela vient bien sûr avec beaucoup de challenges. On s’éloigne également des côtes pour aller vers le Mississippi, et la majorité du livre se déroule à la Nouvelle-Orléans. La Nouvelle-Orléans est sous l’emprise de l’Empire français. C’était vraiment très amusant pour moi de créer cette ville unique ; elle n’est pas vraiment flottante comme New-York mais elle est construite sur une série de plateformes à cause des inondations qu’il y a eu là-bas. Parce que l’armée de l’air britannique est si puissante, il y a une interdiction de voler tout autour de la Nouvelle-Orléans, donc ils comptent beaucoup plus sur l’utilisation de bateaux. Du coup, ça m’a permis d’explorer les rivières agitées et le Mississippi. Oh et il y a ce pirate français, il est génial, je l’adore !! Il s’appelle Jean-Baptiste Chance, il est très beau et merveilleux, et je suis très excitée à l’idée que les lecteurs le rencontrent parce que c’est le personnage dont j’ai le béguin dans cette série.

8) Vous avez mis beaucoup de responsabilités sur les épaules d’adolescents, plutôt que sur les adultes de l’histoire, pourquoi ce choix ?
Eh bien, dans ce cas précis, les enfants des révolutionnaires – je n’irais pas jusqu’à dire qu’ils ont été abandonnés parce que le système des Catacombes et d’autres endroits sont des lieux de sécurité créés pour ça –, ils sont envoyés là-bas pour grandir, pour apprendre à vivre ensemble dans un endroit sécurisé, loin des zones de guerre. Mais parce qu’ils sont loin de leurs parents, ils sont obligés de devenir débrouillards plus vite, plut tôt. La première raison qui m’a poussée à faire ce choix c’est que, dans chaque livre que j’écris pour un public adolescent, je suis très intéressée par l’aspect apprentissage, passage à l’âge adulte, ne plus être dépendant et trouver son identité. C’est très important. Ici, c’est encore plus extrême à cause de la situation. Ce que j’ai voulu explorer, et ce thème est encore plus présent dans le deuxième tome, c’est le prix de la guerre : par exemple, on présente la Révolution comme un événement pour lequel ça valait le coup de tout sacrifier mais ensuite, tu commences à voir le prix de cette guerre avec tous ces enfants orphelins. Qu’est-ce qui se produit lorsqu’ils sont réintroduits dans ce monde et présentés à ces gens qui se battent pour une bonne cause ? Ressentent-ils cette idée d’allégeance avec laquelle on les élève ou commencent-ils à voir des défauts dans le système ?

9) J’ai une autre question, cette fois-ci en rapport avec le livre que vous avez co-écrit avec David Levithan, Invisibilité, paru en France chez Michel Lafon. Y aura-t-il une suite ? Et qu’est-ce que ça fait d’écrire un livre avec un autre auteur, en particulier David Levithan ?
La réponse est peut-être. David et moi avons discuté d’écrire une suite mais pour l’instant, nous sommes tous les deux engagés dans d’autres projets. Donc pour l’instant, c’est une idée qu’on laisse fleurir dans nos têtes. Les droits cinématographiques du livre ont été achetés par Warner Bros et pour l’instant, rien n’est encore fait mais si le projet aboutit, David et moi essaierons d’écrire la suite pour qu’elle sorte plus ou moins en même temps que le film. On va attendre de voir ce qui se passe.
David est un de mes meilleurs amis et une personne incroyable. Écrire avec lui, c’était un grand plaisir. Notre procédé d’écriture était très différent de celui de Kami Garcia et Margaret Stohl, par exemple, qui écrivent vraiment ensemble, ou encore de celui de Cassandra Clare et Holly Black qui ont écrit Magisterium littéralement dans la même pièce. David et moi avons écrit une histoire avec des points de vue alternatifs, donc il s’est occupé de tous les chapitres du point de vue de Stephen et je me suis chargée des chapitres du point de vue d’Elizabeth. À l’époque où a on écrit Invisibilité ensemble, je vivais à Minneapolis et lui à New-York, donc on s’envoyait les chapitres par e-mail. Il a écrit le premier chapitre, je l’ai lu et j’ai écrit le deuxième chapitre que je lui ai renvoyé. Et nous n’en parlions pas du tout ensemble. C’était vraiment très amusant ! David et moi sommes très indépendants et comme je l’ai mentionné précédemment, je ne trace pas mes intrigues à l’avance et lui non plus. Du coup, nos styles d’écriture ont très bien fusionné. On s’est vus une fois pendant l’écriture du livre pour nous assurer qu’on avait bien la même fin en tête et c’était le cas, donc on a eu de la chance !

10) Avez-vous d’autres projets de livres en cours ?
Rien d’officiel pour le moment, mais j’ai un projet d’histoire. C’est une sorte de thriller : des meurtres mystérieux qui surviennent sur les sentiers des Pionniers (Pioneer Trails) de l’Ouest américain. Ça m’intéresse beaucoup et cet intérêt est né en écrivant Le secret de l’inventeur, en particulier lorsque j’écrivais le deuxième tome. J’ai lu beaucoup à propos des premières colonies installées le long du Mississippi. Ça m’a rappelé à quel point j’étais intéressée par le côté mystique du Old West dans la culture américaine et je n’ai pas vu tant de livres Young Adult qui se déroulent à cette époque. Et puis, parce que je n’établis pas mes intrigues à l’avance, ça va être un challenge, ça va me forcer à le faire. Donc j’ai vraiment l’impression de me lancer un défi et ça va me faire sortir de ma zone de confort.

11) Souhaitez-vous dire un dernier mot à vos lecteurs français ?
Je voudrais vous remercier pour votre enthousiasme incroyable, d’être de si bons lecteurs. À chaque fois que je suis de visite en France, je suis impressionnée par l’intérêt qui existe pour la lecture et par leur plaisir à découvrir les personnages et les mondes imaginés par les auteurs donc c’est vraiment un honneur d’être là.

3 thoughts on “Interview Andrea Cremer (Le secret de l’inventeur & Invisibilité) + Réponses bonus de l’éditrice de chez Lumen

  1. Magnifique travail d’interview et de traduction. Tu m’impressionnes !! J’en redemande encore ^^ Xoxo

  2. Merci pour cette traduction, tu as fais un super boulot et c’est une vidéo avec un grand intérêt contrairement à ce que peuvent dire certains, les écoute pas surtout ! :)

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